Donc la suite contient des SPOILERS, j'espère que c'est clair.

Ceux qui n'ont pas encore vu le film : fermez les yeux avant de continuer.

Et ne les ouvrez que lorsque je vous dirai que vous pouvez les ouvrir.

 

C'est bien.

 

Que se passe-t-il réellement ?

Le film commence à la guerre, par cette scène de massacre; Jacob se fait éventrer... et se réveille dans le métro en palpant sa blessure à l'abdomen. A ce stade, le spectateur se dit "OK, donc il est dans le métro, et il vient de faire un rêve où il se souvient du Viet-Nam". Par la suite, le film permet toujours cette interprétation (il ne la contredit jamais... du moins jusqu'à la fin), de sorte que le spectateur tient ceci pour acquis et part toujours du principe que le Viet-Nam = le passé, et que New York = le présent. Et on se demande ce qui se passe à New-York (dans cette supposée réalité), quelle est la part de réalité et de cauchemar, etc. Les flashs "Viet-Nam" paraissent confus et désordonnés, et surgissent dans des moments de choc qu'ils semblent prolonger : il y a toujours un lien, un déclencheur qui "force" le basculement entre les deux. Quelque part c'est très logique, c'est une expérience traumatisante dont les souvenirs ressurgissent dans les moments de très fort stress qui recréent certaines conditions de l'expérience en question. C'est un procédé narratif assez connu, pour ne pas dire banal (l'événement traumatisant, qui surgit du passé pour venir hanter le présent), donc le spectateur se dit (inconsciemment) : "Bon OK, je ne comprends pas trop ce qui se passe à New-York, dans le métro et tout ça, mais cette histoire de guerre, ça au moins c'est clair, c'est un souvenir, c'est du passé". Or justement, ce n'est pas ça du tout.

La fin du film nous montre Jacob, mort, dans un hôpital militaire. Il est toujours au Viet-Nam et n'est donc jamais rentré à New-York. Et si on revoit le film dans cette perspective, on s'aperçoit que les différents flash du Viet-Nam sont en fait parfaitement cohérents, et s'enchaînent les uns les autres en suivant une progression rigoureusement chronologique :

Scène d'ouverture, le massacre, Jacob se fait éventrer...
...il reprend conscience dans la jungle, c'est la nuit, il est blessé, il voit des lumières, il appelle à l'aide...
...il est trouvé par d'autres soldats américains...
...transporté sur une civière...
...posé quelque part en attendant l'hélicoptère...
...hissé sur celui-ci...
...transporté dans l'hélicoptère qui se fait attaquer en vol...
...et finalement il arrive à l'hôpital militaire où il meurt.

Tous les flashs sur la guerre racontent donc une histoire simple, très linéaire, qui se déroule dans un laps de temps assez restreint : cette histoire, c'est la mort de Jacob Singer. Et entre tous ces flashs, Jacob perd conscience et voit sa vie défiler (les photos qu'il reçoit dans une enveloppe au début du film), essaye de se raccrocher à la vie pendant que des démons font voler celle-ci en morceaux et que des anges essayent de l'apaiser.

Donc la perpétuelle incertitude, le profond malaise qui envahit le spectateur durant tout le film, se fonde principalement sur le fait que le scénario se sert de ficelles connues, de codes tellement bien établis qu'on n'y réfléchit même pas, et s'en sert pour induire le spectateur en erreur. Car en fait, non, le Viet-Nam, ce n'est pas le passé, c'est le présent. Les flashs de la guerre ne sont pas des souvenirs, ce sont des moments de lucidité. New-York, ce n'est pas la réalité, c'est le fantasme. Et lorsqu'on croit que Jacob se réveille de ses cauchemars de la guerre, c'est qu'en fait il perd connaissance et commence à rêver (qu'il est à New-York, etc).

Je trouve d'ailleurs que ce film réussit admirablement bien à retranscrire la sensation d'un rêve réaliste mais où il y a toujours quelque chose qui sonne un peu faux sans qu'on sache vraiment quoi. Des personnages changent de place : au début du film, Jezebel est la compagne de Jacob, qui a divorcé et dont le fils, Gabe, est mort. Un peu plus loin, Jacob est à nouveau avec sa femme légitime, et parle de Jezebel comme d'une simple connaissance qui travaille à la poste. Il retrouve également son fils Gabe, bien vivant. Où est la réalité ? Quelque part entre les deux. Jacob n'a pas divorcé, il n'est pas réellement sorti avec Jezebel, mais son fils est bel et bien mort. Et ainsi de suite.

Si je devais comparer L'Échelle de Jacob à un autre film (à part Sixième Sens qui fait vraiment pâle figure en comparaison), ce serait Identity de James Mangold, pour la représentation "réaliste" de l'univers mental d'un individu dans un état critique (la folie dans Identity, l'approche de la mort dans L'Échelle de Jacob). Dans les deux cas, il y a cette incertitude (levée à la fin) sur la nature du monde que l'on considère comme réel (et qui est finalement un procédé cinématographique employé pour illustrer une réalité insaisissable et un peu abstraite).

A part ça, il y a deux choses qui me taraudent un peu dans l'Échelle de Jacob :

Jezebel

D'abord toutes les interprétations que j'ai lues sur Internet pointent Jezebel comme étant le Diable en personne, ou en tout cas comme quelqu'un de maléfique qui veut nuire à Jacob. Mais si on s'en tient à la "clé" donnée par Louie vers la fin du film, les démons sont en réalité des anges, "freeing you from the earth" (qui te libèrent de la Terre). Selon Louie (en fait, selon Eckhart, que cite Louie), les anges et les démons sont une seule et même réalité, perçue différemment, en fonction de l'attitude du mourant qui les voit : si Jacob s'accroche à la vie et craint la mort, il voit des démons; s'il fait la paix avec lui-même et qu'il est prêt à partir, alors les démons sont des anges. Je ne suis pas en train de jouer avec les mots. Louie lui-même déclare réellement (je cite de mémoire) "it's just a matter of how you look at things" : c'est juste une question de point de vue.

Je ne suis pas un spécialiste sur les questions théologiques, donc je dirais simplement que ce film me semble se placer dans une optique qui est anti-manichéenne, si je peux dire, dans le sens où l'Enfer et le Paradis sont une seule et même chose. Donc le Diable n'existe pas en tant qu'entité indépendante qui cherche à corrompre tout être humain "de l'extérieur", mais c'est juste une vision de cauchemar qui est suscité par une attitude négative face à la mort. C'est un fantasme, la concrétisation d'une peur, rien de plus. Pour simplifier : lorsque la peur disparaît, le diable disparaît. (C'est un peu l'idée qu'on trouve aussi dans le Blueberry de Kounen : pour vaincre le mal, il faut vaincre ses propres angoisses.)

Donc je trouve qu'il est assez incorrecte de décrire Jezebel comme une créature satanique, et tous ses actes comme des tentatives pour saboter le passage de Jacob dans l'au-delà. Il me semble qu'on passe à côté du film, si l'on se place dans une optique traditionnelle, avec le Paradis en haut, l'Enfer en bas, et une gare de triage entre les deux. Au contraire, il y a seulement un au-delà, et tout le monde y va; par contre, chacun vit ce passage différemment, suivant sa propre attitude. Toute interprétation du film qui vise à diaboliser (littéralement !) Jezebel me semble noircir artificiellement ce personnage, qui n'est pas si froide que ça et entretient même une certaine complicité avec Jacob. Pour ma part, j'ai plutôt tendance à voir Jezebel, suivant les propos de Louie, comme une entité qui cherche à libérer Jacob de tout ce qui l'attache encore à la Terre. Par exemple, en brûlant ses photographies (ses souvenirs). Et c'est parce que Jacob y est encore attaché, parce qu'il n'a pas encore fait son propre deuil, que l'on perçoit cet acte comme maléfique. C'est normal, il est en train de mourir, il s'accroche à la vie, il n'a pas envie de perdre ses souvenirs...

Donc globalement, il n'y a pas vraiment de démons ni de diable : la vie de Jacob est en train de s'effondrer, de disparaître. C'est angoissant (ben oui), et Jacob perçoit ça, il "traduit" ça dans son propre langage symbolique (religieux). Ce qu'il y a après, on n'en sait rien (une lumière aveuglante, oui, classique, mais encore ?).

Remarquez qu'il n'est même pas nécessaire d'être croyant pour adhérer à cette histoire hautement mystique. On peut très bien dire que les cauchemars de Jacob, c'est son cerveau qui panique et déconne de plus en plus tandis qu'il s'approche de la mort, mélangeant des souvenirs, des fantasmes, des symboles profondément inculqués par son éducation religieuse, des sensations de dégénérescence, de froid et de perte de contrôle, liées à son agonie. La lumière en haut des escaliers, à la fin, ça peut être l'ultime perception ressentie par le cerveau à l'instant où il cesse de fonctionner. Et après ça, au-delà... ? Peut-être qu'il n'y a tout simplement rien. Le film ne le dit pas.

Plus intéressant (à mon avis), on peut considérer toute cette histoire comme une métaphore du processus de deuil. A ce titre, la citation de Meister Eckhart donnée par Louie est essentielle : "The only things that burn in hell, are the parts of you that won't let go of your life. Your memories, your attachments... They burn it all away. But they're not punishing you; they're freeing your soul." (traduction à la volée : Tout ce qui brûle en enfer, ce sont les parties de toi qui ne peuvent pas renoncer à la vie. Tes souvenirs, tes attaches... Tout est brûlé. Mais ce n'est pas pour te punir; c'est pour libérer ton âme.) Jacob a perdu son fils, Gabe, fauché par un camion. Comme dans tout processus de deuil, Jacob en souffre terriblement : il connaît l'enfer, un enfer intérieur. Et ce n'est que lorsqu'il apprend à accepter cette perte déchirante qu'il peut accéder à la paix intérieure. Au début du film, Jezebel confirme cette interprétation en détruisant (par le feu) les photos qui font souffrir Jacob et le rattachent à son passé (et à son fils disparu).

On peut même y aller de notions psychanalytiques : pulsion de vie (Louie, qui remet inlassablement en état le corps brisé de Jacob), pulsion de mort (Jezebel). Je ne développerai pas, parce que je ne connais pas assez ce domaine.

L'Échelle

Deuxième chose qui me tracasse : le chimiste hippie et l'Échelle. Ce personnage existe-t-il vraiment, son histoire est-elle vraie ? Si Jacob a réellement été drogué, avec le reste de son groupe, et qu'il se sont entretués (ce qui semble avéré par le flash final qui révèle le visage de l'homme qui éventre Jacob), comment Jacob peut-il savoir tout ça ? Il n'est pas censé avoir été en contact avec le chimiste avant de mourir, et en tant que simple soldat, il n'est pas dans le secret des dieux. Donc selon moi, de deux choses l'une :

Soit il y a une sorte de communication des esprits, au-delà des corps, et donc le chimiste "visite" Jacob pour lui faire ses révélations. A ce moment-là on est vraiment dans un film fantastique, avec un élément surnaturel qui existe "réellement" dans la réalité (le niveau de la guerre du Viet-Nam).

Soit cette histoire est une allégorie de la guerre (bon, c'en est une de toute manière), une explication fantasmée inconsciemment par Jacob pour expliquer ce qui lui arrive. Après tout, qu'il ait été tué par un Américain ou par un Vietnamien, ce sont toujours des humains qui s'entretuent, c'est toujours moche. Donc quelque part, un instant de lucidité amène à Jacob cette révélation : dans la guerre, on tue toujours ses propres frères, les humains. "It was brother against brother. No discrimination." lui explique le chimiste au bord des larmes. La guerre serait alors vue comme une manipulation orchestrée par une élite, qui exacerberait artificiellement les pulsions violentes de l'être humain en les conduisant à s'entretuer.

Je ne sais pas. La première explication ne me plaît pas tellement. Elle est un peu trop "magique", c'est presque du Disney. Et puis rien ne nous laisse supposer que le chimiste soit mort, donc en état de communiquer en esprit avec Jacob. N'oublions pas que tout ceci se passe très peu de temps après l'expérience qui a mal tourné. Le chimiste est (très probablement) toujours en vie.

La deuxième explication me plaît nettement plus (plus allégorique, plus universelle et quelque part moins triviale, je dirais), mais elle ne colle pas très bien avec l'image du visage du meurtrier de Jacob. Si l'on part du principe que les images de la guerre représentent une réalité objective, alors on est obligé d'admettre que Jacob se fait tuer par un Occidental. Ce qui semble confirmer la thèse selon laquelle l'Échelle (la drogue) existe réellement et a bel et bien été testée sur l'équipe de Jacob.

Bref, même si je préfère la deuxième explication, aucune des deux ne me convainc réellement. Mais à la réflexion, il y a un détail qui fera peut-être la différence : parmis les flashs du Viet-Nam, certains sont filmés au ralenti, et leur bande son est totalement muette, laissant entendre uniquement la très belle musique de Maurice Jarre. Les autres flashs sont filmés normalement, et avec du son. Les ralentis correspondent à deux moments :

1) lorsqu'on voit charger les soldats américains, "enragés" par la drogue,
2) lorsqu'on découvre le visage du soldat (américain) qui éventre Jacob.

Or par coïncidence (?), il se trouve que ce sont les deux seules scènes du film qui "prouvent" (visuellement) que l'Échelle a bel et bien été testée sur des soldats, et donc qu'elle existe réellement. Par ailleurs, ces deux scènes viennent briser la chronologie linéaire des différents flashs du Viet-Nam : situées vers la fin du film, elles nous font voir le massacre qui a lieu au début du film. Ce sont véritablement des flashbacks.

Le fait que ces deux scènes soient filmées au ralenti et sans le son signifie-t-il que leur valeur de vérité objective est différente des autres scènes du Viet-Nam ? Que ce ne sont pas des faits bruts, mais des perceptions confuses revisitées par l'esprit de Jacob ? Ca semble un code un peu tordu, mais ce n'est pas impossible. Ce n'est en tout cas pas incohérent. Et quelque part, je trouve ça préférable à une non-explication du genre "les ralentis, c'est juste pour faire joli".

A ce moment, on pourrait soutenir la deuxième des explications données plus haut : Jacob se fait blesser pendant un combat (par qui, peu importe), l'Échelle est une explication fantasmée qui surgit durant son agonie pour expliquer (ou illustrer) ce qui lui est arrivé. Les flashs avec son et sans ralenti, sont la simple réalité objective. Les flashs au ralenti sont une re-création, une reconstitution également fantasmée, de ces événements. D'ailleurs il est clair que ces deux flashbacks surviennent suite aux révélations du chimiste... Il y a un lien de causalité indéniable. Du coup c'est un peu le serpent qui se mord la queue : si les propos du chimistes sont réels, les flashbacks le sont aussi; si les propos du chimistes sont imaginaires, les flashbacks (qui sont provoqués par ces propos) le sont tout autant.

Il y a une troisième explication : peut-être que je cherche beaucoup trop loin, et que je suis en train d'essayer de justifier une simple faiblesse du scénario...

Même si ça ne remet pas profondément le film en cause, cette explication me plaît encore moins... (Encore une "non-explication") ;)

Et plus j'y pense, plus je trouve que mon explication fonctionne plutôt bien. Je crois que je vais m'y tenir. :)