Il y a deux semaines, Psykotik montait au créneau contre les quotidiens gratuits qui déferlent en Suisse Romande depuis un peu plus d'une année. Son article m'a inspiré la réflexion suivante.

A peu près tout le monde admet facilement que ces journaux n'apportent pas au lecteur une information de très grande qualité. C'est un euphémisme de dire ça : sensationnalistes, racoleurs et souvent vulgaires, ils livrent l'information sans aucun recul, via des articles dont le titre occupe autant de place que le contenu. Avec Le Matin Bleu ou 20 Minutes, le mot "gratuit" devient réellement synonyme de "sans valeur".

Pour autant, cela n'empêche pas ces journaux d'être lus. Qu'on les lise pour passer le temps dans le bus, pour se distraire, pour s'informer (sic !), pour trouver des sujets de discussion à la pause café, ou même pour mieux les critiquer : on les lit... puis on les jette. C'est devenu machinal. L'idée sous-jacente à ce genre de pratique, c'est que ces journaux n'apportent pas grand chose, ils représentent quelques minutes de temps perdu et puis c'est tout. Autrement dit, "ça ne compte pas".

Je ne suis pas d'accord avec cette idée. Ces journaux comptent. Ils ne sont pas neutres. S'il existe des tas de lectures qu'on peut qualifier d'enrichissantes, alors ces quotidiens gratuits constituent des lectures appauvrissantes. Ce que je viens de dire peut passer pour un trait d'esprit amusant, mais je le pense réellement.

Une lecture appauvrissante, tout simplement parce que leur immense succès transforme progressivement ces quotidiens en nouveaux standards. Une lecture appauvrissante, tout simplement parce qu'on s'y habitue. On s'habitue au choix des sujets, qu'ils soient people, superficiels, consuméristes, racoleurs, vulgaires ou sordides. On s'habitue à l'absence d'analyse ou de recul. Petit à petit, imperceptiblement, nos attentes diminuent. Nos exigences s'abaissent. Notre esprit critique s'érode [1]. Pire : de plus en plus d'enfants grandissent et sont (partiellement) éduqués sur la base de ces standards de médiocrité.

On peut supposer que si des journaux plus intelligents trouvaient un moyen de devenir gratuits également, tout en préservant leur intégrité et leur indépendance (imaginons, hein), ils rencontreraient un succès comparable. Je n'en suis hélas pas aussi sûr. Car l'absence de recul, de prise de position ou d'analyse, qui caractérise l'information donnée par Le Matin Bleu ou 20 Minutes, contribue sournoisement au succès de ces titres.

Je dis sournoisement, parce que le processus joue sur la flatterie : parachuté face à de l'information soi-disant brute[2], le lecteur est implicitement considéré et traité comme un spécialiste ès tous sujets. Sans s'en rendre compte, il prend la place du commentateur ou du critique. Le voilà donc invité à donner son avis ô combien éclairé sur les problèmes du Proche Orient en se basant sur une news de cinq lignes. Un peu comme au McDo, lorsque le client est invité à composer lui-même son menu et se voit implicitement traité comme un grand cuisinier ![3]

Après la junk-food, dites bonjour à la junk-news.

Notes

[1] : Certains me diront que ce genre de quotidien, dans la mesure où il est une véritable insulte à l'intelligence, ne peut pas laisser indifférent et constitue justement un défi qui force notre esprit critique à s'exercer et à réagir. Cette position me semble défendable, mais uniquement pour une petite partie de la population, et uniquement sur le court ou moyen terme. A long terme, on se fatigue, on se lasse. A long terme, on s'habitue et on finit par accepter.

[2] : En réalité, prémâchée industriellement par des agences de presse, puis triée et sélectionnée par la rédaction des journaux, en fonction de son potentiel de racolage.

[3] : Après tout, on serait bien en peine de trouver un véritable cuisinier derrière les fourneaux du McDo, ce qui rend d'autant plus plausible son remplacement par le premier client venu. De même, dans les bureaux de rédaction des quotidiens gratuits... ? ;-)